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Un Peu De Moi

  • Dr Boubacar Ba
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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 17:52

 

Il y a de ces notions qui sont inspirent tellement la générosité qu'on se passe, hélas souvent, de l'obligation de les interroger, de nous interroger sur leur pertinence, sur ce qu'ils charrient et mieux sur leur application et leur acceptabilité sociale. Parmi ces notions figurent en bonne place la sécurité alimentaire. Voila une notion qui est coeur de l'actualité depuis deux ans, qui occupe une place centrale dans les politiques de développement des pays sud et dans le commerce mondial. Présentée comme une solution, jamais reniée, même au pire de la crise alimentaire de 2008, plutôt "relookée" pour s'adapter aux évolutions commerciales postcrises. Solution insuffisante, inadéquate durablement, la « sécurité alimentaire » reste néanmoins l’approche privilégiée par un grand nombre d’Etats, de Bailleurs de fonds et d’organismes d’appui au développement dans le cadre de combat la famine et la malnutrition. Cette approche est faiblement soutenable par les économies des pays dans lesquels elle est appliquée et nuisible pour leur développement à long terme.


ContenusSecuAlim-copie-1L’expression a commencé à entrer dans le langage courant au lendemain de la Première Guerre. Comme pour le contrôle des  ressources naturelles et minières, elle était le fait des États et renvoyait au contrôle des territoires et des pouvoirs (Raffestin, 1980). L'alimentation qui, jusque-là, était perçue comme un produit agricole ou industriel, devenait un moyen de domination, une arme « soft » que des pays utilisaient et utilisent encore dans leurs relations internationales. C’est à cette époque que l’alimentation a acquis une signification de sécurité nationale, impliquant au niveau des pays, la constitution de stocks d'aliments dits « stocks stratégiques et de sécurité » et aussi la mise en place de politiques de soutien à l’agriculture.

À ses débuts, la sécurité alimentaire suggérait la préservation des souverainetés nationales en matière alimentaire, d’où son rapprochement avec les principes qui commandent l’autosuffisance alimentaire. Cette vision faisait de l’agriculture et de la production des denrées les deux piliers de la sécurité alimentaire. Quelques années plus tard, le concept a beaucoup évolué, et de nos jours, notamment dans les pays du Sud, il fait penser à l’Organisation mondiale des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), à la Banque mondiale, ou encore au marché mondial. Ces deux organismes ont utilisé le concept pour développer des approches similaires dans le but de faire face aux problèmes alimentaires dans le Sud. Au niveau de la FAO10, dans une définition de 1983 actualisée en 1996, la sécurité alimentaire existe dans un pays « lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment et en tous lieux, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive pour mener une vie saine et active »11. Quant à la Banque mondiale, elle définissait le concept comme étant l’accès de tous les individus à tous les moments à suffisamment de nourriture pour mener une vie saine et active. Ces deux définitions quelque peu complémentaires mettent l’accent sur l’offre de produits alimentaires, sur les capacités financières des populations à les acheter et sur la disponibilité de ces produits sur le marché local. La disponibilité, l’accès et la stabilité des aliments sont dans une politique de sécurité alimentaire les moyens de lutter contre la spéculation, d’assurer des prix corrects et peu chers aux consommateurs. La disponibilité est réalisée par la combinaison des offres intérieures, des importations, des aides alimentaires et des stocks. L’accès repose en principe sur une prise en compte des revenus, sur la distribution gratuite d’aliments et sur l’organisation du marché. Quant à la stabilité, elle inclut la notion de vulnérabilité et constitue la principale cause de l’insécurité alimentaire en Afrique.

À la lumière des trois composantes de la sécurité alimentaire (disponibilité, accès et stabilité), Shapouri et Rosen ont développé en 1999 trois indicateurs qui mesurent les niveaux de satisfaction de l’alimentation : l’écart de consommation, l’écart de nutrition et l’écart de distribution. Ces indicateurs sont aujourd’hui très usités parce qu’ils permettent de mesurer l’ampleur et la diversité des crises alimentaires, aussi ils offrent un éclairage saisissant sur la réalité de la crise. En Afrique noire où ils ont été appliqués, on note que les écarts de consommation sont passés de 6,7 millions tonnes en 1998 à 12,1 millions de tonnes en 2008, les écarts de nutrition de 13,9 millions de tonnes à 22,4 millions de tonnes et l’écart de distribution de 17,9 millions de tonnes à 27 millions de tonnes. De tels ratios expriment l’approfondissement de la crise alimentaire durant cette décennie et l’ampleur ainsi que l’urgence des actions à mener pour inverser cette tendance. Au Sénégal par exemple, de 2002 à 2007, la production céréalière a été en moyenne de 923 638 tonnes avec une tendance générale à la baisse. En 2006/2007, en dépit des potentialités agricoles, la production a baissé de 341919 tonnes par rapport à 2005/2006, soit 42,5 % en valeur relative. Pendant que la crise était présentée comme une crise mondiale, elle était en réalité extrêmement régionalisée et localisée. Sur les 37 pays du monde affectés, 20 étaient en Afrique, 9 en Asie, 6 en Amérique latine et des Caraïbes et 2 en Europe (AQOCI, 2008).alimentation de proximité

La persistance des problèmes alimentaires a donc convaincu des pays comme le Sénégal et aussi la communauté internationale à   considérer que plus que la disponibilité des aliments, c’est la capacité d’accéder aux aliments, donc à les acheter, par toutes les catégories de la population qui était la question cruciale pour réaliser la sécurité alimentaire. En Afrique, cette prise de conscience ou plutôt cette prise de position s’était traduite par la création d’organismes régionaux pour stimuler les échanges des produits agricoles et avoir des dispositifs d’alerte pour éviter les catastrophes ; il s’agit par exemple du Comité Inter-Etats de lutte contre la sécheresse (CILSS), du Réseau de prévention des crises alimentaires au Sahel (RPCAS), de Réseau des organisations paysannes et des producteurs d’Afrique de l’Ouest (ROPPA).

La perspective de fonder les stratégies alimentaires non plus sur l’augmentation de la production céréalière dans chaque pays mais sur l’amélioration des revenus des paysans, convergeait parfaitement avec les principes fondamentaux des politiques d’ajustement structurel qui se mettaient en place à cette époque dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si certaines dimensions du concept de sécurité alimentaire s’intégraient parfaitement dans le paradigme de l’ajustement et autorisent cette adéquation19. Appliquée en Afrique, « la place accordée aux importations commerciales et à l’Aide alimentaire dans les disponibilités alimentaires correspondait aux politiques de libéralisation du commerce extérieur, au processus d’intégration croissante dans le commerce international et à la spécialisation internationale dans les productions traditionnelles d’exportation proposée aux pays d’Afrique subsaharienne par le FMI et la Banque mondiale »20. La sécurité alimentaire semblait alors bien adaptée au contexte  macroéconomique parce que bien insérée dans cette orientation économique libérale. Elle marque ainsi l’émergence au niveau international d’une nouvelle approche face aux multiples problèmes posés par l’alimentation mondiale.

Cette approche planétaire du fait alimentaire est une approche humaniste dans sa définition. Elle se fonde sur le droit à la nourriture pour tous, mais demeure en cohérence parfaite avec la logique du marché ouvert, qui elle repose sur les principes de disponibilité des produits, des échanges, et donc des prix. Cette conception de la satisfaction des besoins alimentaires qui privilégie le commerce et la marchandisation planétaire des produits agricoles alimentaires apparaît en fait à la fin des années 70. Précisément en 1974, à la conférence mondiale sur la sécurité alimentaire, parce que les stocks mondiaux de produits agroalimentaires étaient insuffisants à cause des pertes de récoltes dans les grands pays producteurs, l’idée qu’une alimentation humaine appropriée dépendait de la production agricole et du marché a été acceptée par tous. Cela signifiait pour la communauté internationale que les fléaux liés à la faim et à la malnutrition dans le monde allaient disparaître grâce à une augmentation significative de la production agricole mondiale. A la fin des années 70, la production agricole mondiale s’était considérablement redressée sans pour autant que les problèmes alimentaires (pénurie, soudure, etc.) ne disparaissent. Au contraire, ils continuaient à atteindre des proportions importantes et inquiétantes comme lors des famines du Sahel et de l’Éthiopie, d'où l'urgente nécessité de faire évoluer le concept et de produire autrement

Dr Boubacar Ba 

 

Ce texte est extrait de mon article dans la revue CIRIEC Canada, Économie et solidarité, volume 39, numéro 1, 2008, pp. 114-131

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